La présentation de l’iPhone Duo, premier smartphone pliable d’Apple, intervient au moment où une partie de l’industrie tech affirme que l’écran, et peut-être le smartphone lui-même, pourrait cesser d’être au centre des usages numériques. Cette position circule chez des constructeurs, des analystes et des fondateurs de la Silicon Valley depuis une dizaine d’années. Elle a longtemps ressemblé à un vœu pieux de la part d’acteurs qui ne vendaient pas de téléphones. Depuis deux ans, avec l’IA générative et les lunettes connectées, elle s’appuie sur des produits et des chiffres.
Une théorie plus ancienne que les grands modèles de langage
L’idée selon laquelle l’ordinateur pourrait se fondre dans l’environnement remonte aux années 1990, chez Xerox, sous le nom d’informatique ambiante. Google Glass l’a incarnée en 2013 avec un prisme devant l’œil et une commande vocale ; l’appareil a échoué sur le prix, l’autonomie, l’allure et la caméra. Les assistants vocaux, Siri en 2011 puis Alexa en 2014, en proposaient une autre version à la maison. Ils exécutaient des commandes, pas des intentions. Les montres connectées ont pris en charge les notifications, le paiement et le suivi de santé sans menacer le smartphone.
Ce qui change aujourd’hui, selon cette thèse, tient à un composant capable de comprendre une phrase formulée normalement et d’enchaîner plusieurs actions dans plusieurs services. C’est précisément la pièce qui manquait aux tentatives précédentes.
Le geste quotidien comme point de départ
Pour accomplir une tâche numérique, l’utilisateur suit aujourd’hui une séquence constante : sortir le téléphone, le déverrouiller, chercher une icône, ouvrir une application, localiser la bonne fonction, saisir une demande, lire le résultat. Réserver un train, répondre à un message ou consulter un temps de trajet demande cinq à sept étapes. Ce chemin existe parce que la machine ne comprend pas l’intention et oblige à passer par des menus et des boutons, affichés sur un écran de six pouces.
Si une machine comprend une demande comme « réserve-moi un train pour Paris demain matin » ou « réponds-lui que je serai en retard », l’utilisateur n’a plus besoin de savoir quelle application remplit quelle fonction ni de naviguer dedans. L’interface devient une conversation, et l’écran perd une partie de sa justification : celle qui consiste à afficher des grilles d’icônes et des formulaires manipulés au pouce.
Une répartition entre plusieurs objets plutôt qu’un remplacement
La thèse ne prévoit pas un appareil unique succédant au téléphone, mais une répartition des fonctions. Les lunettes voient ce que l’utilisateur voit et affichent une ligne de texte. Les écouteurs portent la voix dans les deux sens. La montre donne l’heure du train et le pouls. Une bague ou un capteur mesure d’autres données. L’IA fait le lien entre ces objets, entre la puce locale et le cloud.
Chaque objet récupère un morceau de ce que fait le smartphone, aucun ne le remplace seul. Cette répartition rend la thèse crédible tout en la rendant difficile à visualiser, puisque l’objet successeur n’existerait pas : il y en aurait quatre.
Les premières tentatives de remplacement frontal ont échoué. L’AI Pin de Humane, lancé en 2024 à 699 dollars avec abonnement, débranché en février 2025 et vendu à HP pour ses brevets, projetait une image au laser sur la paume, souffrait d’une latence de plusieurs secondes et chauffait. Le Rabbit R1 faisait moins bien qu’une application gratuite installée sur un téléphone déjà présent dans une autre poche. Les deux appareils attaquaient le smartphone de front, sur son terrain, en ajoutant un objet.
Les lunettes ont suivi le chemin inverse. Les Ray-Ban Meta ne prétendent pas remplacer le smartphone : elles lui retirent des usages un par un, comme la photo sur le vif, l’appel en marchant, la musique, la traduction ou la question posée à voix haute. Elles restent dépendantes de l’iPhone ou d’Android dans la poche. EssilorLuxottica en a vendu plus de 7 millions en 2025, le triple des deux années précédentes cumulées, et discute avec Meta d’une capacité de 20 millions par an. Les Meta Ray-Ban Display, dotées d’un affichage dans le verre et d’un bracelet neuronal, ont été si demandées aux États-Unis que leur lancement international a été repoussé. Apple accélère sur ses propres lunettes, Google revient avec Warby Parker, OpenAI a recruté Jony Ive pour un objet dont la forme n’est pas connue.
Ce que la théorie ne dit pas
Elle ne dit pas que les écrans disparaissent. Pour regarder un film, jouer, travailler sur un tableur, lire longuement, retoucher une photo ou comparer plusieurs billets d’avion, un écran reste plus efficace qu’une voix dans l’oreille. Ce que la thèse avance, c’est que cet écran n’a plus besoin d’être le rectangle transporté toute la journée : il peut être celui des lunettes, de l’ordinateur, de la tablette, de la voiture, du téléviseur, ou d’un écran posé devant soi selon la tâche. L’écran devient un périphérique choisi, au lieu d’être le centre par lequel tout passe.
Elle ne dit pas non plus que la transition est imminente. Les lunettes tiennent quelques heures, affichent une ligne de texte, coûtent le prix d’un téléphone et ne savent pas encore réserver un train sans le smartphone. Les assistants d’Apple, d’Anthropic, de Meta, de Google et d’OpenAI enchaînent des actions dans les démonstrations et se trompent dans l’usage réel. S’y ajoute un obstacle difficile à mesurer : la confiance. Laisser une IA réserver un train suppose de lui confier le prix, l’horaire et la carte bancaire, et l’adoption de ce type de délégation prend des années. Le smartphone a mis dix ans à devenir universel après 2007 ; une transition vers autre chose ne serait pas plus rapide.
Le précédent du PC
La formulation la plus juste consiste peut-être à comparer le smartphone au PC. L’ordinateur personnel n’a pas disparu : il s’en vend encore 250 millions par an, il reste présent au bureau et souvent à la maison, et il demeure l’outil de toute production sérieuse. Mais il a cessé, entre 2011 et 2015, d’être l’appareil autour duquel s’organisait l’informatique personnelle. Les comptes, les photos, les messages et l’identité ont migré vers le smartphone, et le PC est devenu un périphérique parmi d’autres, précieux mais plus central. La thèse de la fin du smartphone décrit une étape supplémentaire : le téléphone reste, se vend encore par centaines de millions d’unités, mais l’identité, la mémoire et l’assistant passent dans des objets portés, et l’écran de poche devient un accessoire. Le Minitel, lui, a disparu, ce qui n’est pas la même chose.
Ce qui est confirmé et ce qui reste incertain
La prédiction elle-même n’est pas vérifiable : aucun de ceux qui annoncent la fin du smartphone, Mark Zuckerberg compris, ne vend de smartphone, et les constructeurs qui en vendent ont intérêt à ce qu’il reste central. Le mouvement, en revanche, est documenté : une informatique moins centrée sur les applications, davantage pilotée par des assistants et répartie entre plusieurs objets portés. Il se lit dans les volumes d’EssilorLuxottica, dans les recrutements d’OpenAI, dans les annonces de Google, et dans la keynote Apple, qui a consacré vingt minutes à un Siri comprenant le contexte avant de passer une heure sur des écrans. L’iPhone Duo arrive au moment où une partie de l’industrie affirme que l’écran compte moins, et Apple répond en doublant le sien. On peut y voir une contradiction ou un pari cohérent : si l’assistant fait le travail, il faut un endroit pour voir ce qu’il fait, et un grand écran pliable répond à cette question autant qu’une paire de lunettes.
Les deux thèses ne s’excluent pas, elles se disputent la même décennie. Ce qui reste inconnu : la date à laquelle, si elle a lieu, cette bascule s’opérerait, et la forme exacte des objets qui porteraient alors l’identité et l’assistant.
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